L’os d’une cure, auteur : Jacques-Alain Miller, Navarin éditeur, éditions arabe en cours.
Le réel en psychanalyse entre épreuve et preuve. Auteur : Elie Doumit, Edition: EME 2018. Edition arabe Dar Al Farabi, 2022.
Les Grandes Assises Virtuelles Internationales de l’Association Mondiale de Psychanalyse : « La femme n’existe pas », 2022, édition arabe Revue Alhouriya, décembre 2022.
Frédérique Bouvet, « L’objet et son lien à l’angoisse », EroniK, N°58, février 2024
Écrits
Sais-tu qui est Freud ?
— Hein, un juif parmi les juifs qui essaient d’attaquer notre culture.
— Sais-tu qu’il était athée ?
— Je ne sais pas. Qu’importe.
— Eh bien c’est important de le savoir. Sigmund Freud, fils de Jacob et d’Amalia, était l’aîné d’une fratrie de sept enfants — un frère et cinq sœurs dont quatre morts en déportation. Persécuté par les Nazis, il a dû quitter sa Vienne pour s’installer à Londres, où il est décédé en 1939. Il a laissé un héritage théorico-pratique dont toutes les disciplines qui naviguent autour du mal-être et du bien-être humain ont bénéficié — explicitement, comme c’est le cas de la psychologie et de la psychiatrie, ou implicitement : de nombreuses théories du coaching en développement personnel et de la psychologie positive se sont inspirées de sa théorie de l’inconscient et des pulsions sans toujours l’avouer.
En quoi aurait-il essayé de porter atteinte à ta culture ?
— Il parle trop du sexe.
— Tu veux dire de la sexualité. Pourtant c’est ce que nous vivons au quotidien. L’intervention du sexuel dans nos relations les marque justement d’une empreinte culturelle qui reflète la richesse et la diversité des sociétés. Ce que Freud dit, c’est que depuis la petite enfance, l’humain est traversé par la question du sexuel — tellement présente qu’elle emprunte des chemins différents, dépassant largement celui du coït et des organes génitaux. D’où sa description comme sexualité perverse polymorphe.
N’oublie pas qu’il était médecin, et pas n’importe lequel : neurologue. Le fonctionnement du cerveau, il en savait beaucoup. Le rôle de la biologie et de la physiologie ne lui était pas inconnu. Et c’est précisément à partir des limites du savoir médical de son époque qu’il a trouvé une voie nouvelle dans l’écoute de ses patientes — un décalage par rapport à l’écoute de ses collègues. Son invention a eu un tel succès que son expansion donne l’impression d’un envahissement impérial. La raison est simple : sa théorie reflète la soif de l’esprit humain à la vérité, à la cohérence de la logique, à la liberté et au désir. Entends ici liberté et désir comme cette élévation de la pensée et la légèreté inhérente à cette paix intérieure que ressent un sujet après la désaliénation de son symptôme au sens de la connaissance qu’il acquiert à son sujet.
Le symptôme pour Freud n’avait rien de médical. Il avait quelque chose d’historique dans la mesure où il façonne l’histoire de la vie de celui qui en souffre. La simplicité freudienne tient à un des aspects de sa théorie, celui du conflit psychique. Tu souffres parce qu’il y a deux forces antagonistes au fond de toi qui veulent te gouverner et te font adopter un certain type de lien à toi-même et aux autres. Une fois que tu identifies le rapport entre ces deux forces, la suite devient plus claire. Mais comme cela concerne l’histoire d’une vie, on n’a jamais cessé de reprocher à la psychanalyse sa longueur. Ce qu’on ne voit pas, c’est la profondeur et la durabilité du travail qui s’installe après les séance, la cure dit-on.
En son temps, Freud a permis à des femmes souvent alitées par des symptômes physiques variés de retrouver goût à la vie. À d’autres, qui avaient perdu la vue ou la voix, il a permis de repérer le lien direct entre leurs relations familiales et affectives et ce qui leur arrivait. Faire de lui un obsédé sexuel revient à signer l’absence d’une lecture sérieuse de ses textes, qui sont d’une clarté et d’une vivacité étonnantes. Aucune trace d’un manque de sérieux vis-à-vis de ses patients.
Sa position éthique est bien représentée par le film A Dangerous Method, où l’on voit son disciple Jung ne pas respecter la règle de l’abstinence. Une patiente développe pour lui des sentiments amoureux, et Jung finit, après une période de résistance, par entretenir avec elle une relation d’adultère. Jamais Freud n’a eu un tel comportement dans sa pratique. Le film montre à la perfection son intégrité, qui est historiquement attestée. Il a fait mieux encore : il nous a dit et montré que cette abstinence est une condition du traitement. C’est parce que le psychanalyste ne répond pas à la demande affective du patient qu’il lui permet d’aller au bout de ses idées dérangeantes qui sont en lien avec son symptôme.
— C’est ce qu’il appelle le transfert ?
— Nous sommes au cœur du transfert. Cette dynamique par laquelle le patient projette sur la personne de son analyste des sentiments d’amour ou de haine qui ont marqué son passé. Freud nous a bien montré que c’est la pierre angulaire du travail en séance. Répondre au patient par « toi aussi tu me plais » ou « moi aussi je t’aime / je te hais » mettrait fin au travail de l’inconscient et projetterait le lien dans l’arène du quotidien ordinaire — l’éloignant d’une relation professionnelle portée par une écoute spécifique, la confiance, et ce que Freud appelait la neutralité bienveillante, la désolidarisant d’une composante fondamentale de et dans la psychanalyse qui est l’éthique.
Le transfert, c’est le moteur du travail — et la règle d’abstinence en est la condition. Sans elle, il n’y a plus de psychanalyse, il y a une relation ordinaire avec tout ce qu’elle charrie de confusion et d’impasse.
— Alors en quoi tout cela est-il du colonialisme, de l’obsession sexuelle, de l’athéisme ?
— Mais il a réellement dit que la religion est l’opium du peuple !
— Regarde qui l’a dit avant lui. La formule est de Marx, écrite en 1844 dans son « Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel » — pas dans Le Capital que tu connais le plus. C’est un texte de jeunesse peu lu. Ce que Freud, lui, a fait, c’est de penser la religion avec ses propres outils théoriques — et de la qualifier d’illusion, dans le sens précis qu’il donne à ce mot dans L’Avenir d’une illusion (1927). Ce n’est pas une insulte : c’est une analyse. Il y voit la réponse de l’humanité à son angoisse, à l’inconnu, à la mort et à la loi. Qui peut contredire que la religion propose un rempart contre l’angoisse ? À partir de là, Freud n’a fait que parler de la religion avec les outils de sa théorie : l’angoisse, le désir, la loi, le rapport à la société.
Il faut aussi rappeler qu’il était l’enfant du siècle de la science, après l’obscurantisme de l’Église médiévale. Et dans cet héritage, il n’est pas seul. Ibn Rushd — Averroès — médecin et philosophe maghrébin de l’ère des Al Moravides et Al Mohades, avait bien avant lui défendu Al Hikma, la philosophie, comme discours de la raison face au discours exclusivement religieux. Freud n’a pas cité Averroès, c’est vrai ni plusieurs d’autres de sa propre ère culturelle. Mais on ne peut pas reprocher à un homme d’être fils de son temps et de ne pas dépasser les limites de son époque.
— Alors l’expansion de sa théorie n’aurait que des défenseurs sincères ?
— Les meilleurs ambassadeurs de Freud et de la psychanalyse ont d’abord été et sont toujours les anciens patients qui ont touché de près le mieux-être. Ce qui donne du poids à leur parole, c’est la réalité de ce qu’ils ont traversé et de ce qui a changé dans leur vie.
La vraie question est la suivante : comment peut-on critiquer un procédé sans l’avoir personnellement essayé? Comment peut-on reprendre les critiques des ancêtres sans interroger leur démarche et leur vécu ?
— On a toujours fait recours aux expériences d’autrui en l’absence de la nôtre.
— Oui. Et quand autrui avait son époque et ses conditions, cela rend sa position révisable — ne serait-ce que pour vérifier si l’on continue à s’aligner dessus, à l’enrichir ou à faire avec mais autrement, ce qu’a fait Lacan, Françoise Dolto, Winnicott et beaucoup d’autre après Freud. Sinon, à quoi sert le progrès ? Et qu’est-ce que cette pensée qui avance sans critique ?
— Et pourquoi lui en particulier ? Il y a de nombreuses théories qui expliquent le comportement humain.
— Je te répondrai : et pourquoi pas lui ? Ces théories ne se réfèrent pas à l’inconscient et ne règlent pas la problématique sexuelle qui bloque souvent les liens. Et quand elles le font, c’est qu’elles se réfèrent implicitement ou explicitement à l’invention de Freud, qui ne dit pas autre chose que ceci : tu n’es pas ce que tu crois et le monde n’est pas fait comme tu le penses. Et ça ne peut que déplaire. Paradoxalement, c’est là que gît le propre de l’invention humaine.
Méconnaître Freud, écarter sa pensée comme pratique ou comme référence théorique, n’enlèvera rien à l’impact de l’inconscient dans nos vies.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire que quand tu te sens gêné par la simple présence de quelqu’un en face de toi — quelqu’un qui ne t’a rien fait de mal — et que tu ne parviens pas à savoir pourquoi, c’est déjà une convocation à la théorie freudienne.
Colloque Trauma et créativité
De la créativité au traumatisme
Intervention d’Ichrak Laoud
Résumé : Si le lien entre traumatisme et créativité est marqué, ces dernières années, par l’éloge d’un processus créatif dont le déclenchement est à situer au niveau de l’avènement d’un « vrai traumatisme », ce texte propose, à travers une vignette clinique, de considérer le lien entre traumatisme et créativité sur un mode inversé, dans lequel « un faux traumatisme » viendra mettre fin à un processus créatif qui était déjà à l’œuvre.